En proie à des douleurs physiques le laissant croire à une mort prochaine, persuadé sur des retards d’impression que le manuscrit d’Émile avait été dérobé par les jésuites afin d’en donner une édition falsifiée portant atteinte à sa mémoire, Jean-Jacques Rousseau traverse en cette fin d’année 1761 une crise profonde. Il faudra les interventions bienveillantes de la duchesse de Luxembourg et du directeur de la Librairie, M. de Malesherbes, pour apaiser ses craintes sur le sort du manuscrit. Malesherbes enverra à Rousseau, le 25 décembre 1761, une lettre remplie d’indulgence et de sensibilité où il tente d’expliquer « la mélancolie sombre » de Jean-Jacques par une « bile noire qui [le] consume ». Rousseau, pour détromper Malesherbes, lui répondra dès les premiers jours de janvier 1762, en lui exposant en quatre lettres devenues célèbres « le vrai tableau de mon caractère et les vrais motifs de ma conduite ». Ces lettres à caractère autobiographique marquent une inflexion dans l’écriture de J.J. Rousseau et, bien qu’il estime son oeuvre terminée après la publication de son traité de l’éducation, les événements du premier semestre 1762 vont le contraindre à poursuivre sa vie d’auteur. Condamné pour ses écrits par le Parlement de Paris, déclaré de prise de corps, Rousseau doit fuir. Après Yverdon, ce sera Môtiers où il arrive le 10 juillet 1762. Ces épreuves, alors qu’il vient d’avoir cinquante ans, laisseront une empreinte durable dans son esprit, et s’il continuera d’écrire, ce sera pour défendre son oeuvre et justifier les choix de sa vie.
Illustration : Claude [Claudius] Jacquand (1804- 1878), « Jean-Jacques Rousseau décrété de prise de corps par le Parlement, après la publication de l’Émile, prend congé, à Montmorency, en 1762, de la famille du maréchal de Luxembourg » (détail), 1834, huile sur toile, 65 x 90 cm, Musée d’art et d’histoire de la Ville de Neuchâtel, no d’inventaire AP 21. © MahN/Aladin Borioli.